A Nice, le «stress» des haut-parleurs sanitaires

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La pandémie de Covid-19 en Francedossier

Depuis un an, les habitants, usés, doivent vivre au son des rappels audios de la police municipale, rabâchant les consignes de lutte contre l’épidémie de Covid-19.

Un haut-parleur sanitaire installé à Nice. (Capture France 3)

par Mathilde Frénois, correspondante à Nice

Jean-Claude s’est transformé en horloge parlante. A chaque fois qu’il entend le haut-parleur, il regarde sa montre et compte le nombre de messages. «II est 10 h 45 et il nous a déjà gonflés trois fois. C’est trois fois de trop, râle-t-il. Il nous en met plein les oreilles.» Sur le marché de la Libération, quelques rues au nord de la gare de Nice, Jean-Claude tient un stand d’œufs et de miel en bas d’un poteau. La voix vient d’en haut : c’est la police municipale qui parle. Depuis un an ici, elle intime l’ordre de «rester confiner», d’«éviter les déplacements» et de respecter «le port du masque». Des messages diffusés à 70 décibels – autant qu’une télé – dans un rayon de 40 mètres en simultané sur la promenade des Anglais, la vieille ville ou sur cette place.

«Message officiel de la ville de Nice. Epidémie Covid-19. Pour votre santé et celle de vos proches, évitez les déplacements et restez confinés.» La voix est saccadée et électronique. Sur ce marché, elle a commencé à diffuser ses messages à 9 heures. Jean-Claude enchaîne les ventes : il récupère les boîtes d’œufs vides pour y glisser des frais, il distille des conseils sur ses petits pots dorés – «contre le mal de gorge, il faut prendre du miel au thym». La voix le coupe. «Franchement, ça gonfle. On n’a pas besoin d’avoir ce truc qui met la panique, dit-il. On n’est pas des gosses, on ne doit pas être mis sous pression sans arrêt. On nous infantilise.»

Condensé des dispositifs technologiques niçois

Le haut-parleur blanc a été accroché en dessous d’une caméra et au-dessus d’une borne d’appel. Une sorte de réverbère qui parle, voit et entend. C’est un condensé des dispositifs technologiques et sécuritaires développés par le maire Christian Estrosi (LR). «Ces haut-parleurs, cela fait très longtemps que la ville de Nice y réfléchit pour des situations de crise, comme les coups de mer ou les attentats. Il peut avoir une utilité en matière de délinquance, si nous avons une rixe ou une difficulté en dessous d’une caméra, explique le premier adjoint, Anthony Borré. La situation sanitaire a fait évoluer les règles et nous nous en sommes servi pour diffuser ces messages qui rappellent l’esprit de ce confinement.»

Les indications sont préenregistrées ou bien énoncées en direct, parfois doublées dans un mauvais anglais. D’abord tous les jours, puis uniquement le week-end toutes les heures ou demi-heures, le rythme allant et venant au gré des confinements. «Ce n’est pas un outil qu’on utilise avec plaisir. Nous voulons nous donner tous les moyens de faire face à une situation exceptionnelle, expose l’élu. La situation est déjà anxiogène dans notre pays en ce moment. Ces haut-parleurs sont le reflet de la situation qu’on vit.»

Au marché de la Libération, la voix se remet à parler. Ça n’a perturbé ni les goélands qui s’impatientent face au poisson ni Danielle qui fait son tour quotidien. «J’entends mais je n’écoute plus, dit-elle. On est tellement habitués.» Yvonne et Michel : «C’est très bien, ça permet de rappeler les règles à ceux qui ont oublié, estime le couple. C’est mieux qu’un policier qui tape sur l’épaule.» Devant les étals, il y a du monde. On se presse pour acheter les premières fraises, on fait la queue derrière les cordelettes. Pascale a terminé ses courses. «C’est un stress en toile de fond. On se croirait sous l’Occupation, estime-t-elle. Ça rappelle aussi les vieux films ou des séries comme la Servante écarlate. C’est violent d’entendre ça.» Des messages qui n’ont aucun effet sur Sam. Ce Cannois n’a respecté ni la règle des 10 kilomètres, ni le port du masque. «Ce n’est pas le haut-parleur qui me dira ce que je dois faire, affirme-t-il. Ils n’ont qu’à s’en servir pour passer de la musique.» Il repart le masque sous le menton.

3 000 euros par haut-parleurs

Il est 15 heures et la place s’est vidée de ses marchands. On passe pour attraper son tram, on marche pour rejoindre le bord de mer. Sans s’arrêter. Le haut-parleur semble émettre dans le vide. Seule Géraldine reste : elle dessine sur une grande feuille. «J’écoute pas, affirme-t-elle sous son bonnet. C’est angoissant mais ce n’est pas la chose la plus angoissante en ce moment.» Lionel est venu dégourdir les pattes de son chien et «s’aérer la tête». «C’est raté, marmonne-t-il. Il faut vivre enterré sous terre ou au fond d’une grotte pour ne pas être au courant.» Chacun des 29 haut-parleurs a coûté 3 000 euros à la ville.

Le collectif niçois «Tous citoyens» dit avoir été saisi par des habitants de la ville pour nuisances sonores. «L’été, les gens ouvrent leurs fenêtres et entendent le message municipal. C’est là qu’on a pris l’ampleur du problème : c’est un matraquage de messages policiers, maintient son responsable et membre du parti Génération⋅s, David Nakache. Qu’est-ce que ça va changer de diffuser un message audio ? On a le sentiment que la crise sanitaire a permis de libérer tous les fantasmes sécuritaires de certains maires qui ont profité de l’aubaine pour mettre en place des dispositifs. Et derrière, il y a une accoutumance des citoyens à ces procédés.»

L’heure du couvre-feu arrive à grands pas. Les passants sont encore rappelés à l’ordre à 18 h 45 et à 19 heures. Sur la place, il y a une mère de famille qui n’est «pas à la minute près» et des lycéennes qui en ont marre qu’on leur rabâche les règles toute la journée. De la musique électro vient d’en haut : pas du sommet du poteau mais d’une fenêtre entrouverte. Appuyé sur le garde-corps, un trentenaire a déjà le verre à la main et l’alcool à la tête. Il crie : «Couvre-feu dans cinq minutes yepa ! Il vous reste cinq minutes pour rentrer chez vous !» Les haut-parleurs se taisent jusqu’au lendemain matin. L’homme a pris le relais.

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