Affaire Duhamel : les ratés d'une première enquête en 2011

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«Victor» Kouchner – il ne souhaite pas que son prénom soit révélé – a fini par déposer plainte pour «viols et agressions sexuelles par personne ayant autorité sur mineur de 15 ans»,  a annoncé son avocate mardi. Et des investigations se déroulent déjà, dans le cadre d’une enquête préliminaire ouverte par le parquet de Paris au lendemain de l’article du Monde évoquant la sortie du livre de sa sœur Camille et les faits imputés à Olivier Duhamel.

Mais il y a quasiment dix ans, après la mort de Marie-France Pisier, la tante de Victor morte dans de curieuses conditions, une première enquête sur les faits d’inceste avait été déclenchée. Il faut bien le dire, le dossier avait bien vite été refermé. Reprenons le fil des événements. Le 26 avril 2011, l’actrice Marie-France Pisier est retrouvée morte dans la piscine de sa résidence de Saint-Cyr-sur-Mer, en pleine nuit, coincée par une lourde chaise de jardin en fer forgé. Suicide ou mort suspecte ? L’enquête menée par les gendarmes écartera la piste criminelle et le suicide pour privilégier la mort accidentelle : ses poumons contenaient en effet très peu d’eau. «J’ai toujours été persuadée qu’elle ne s’était pas suicidée, assure à Libération l’une de ses proches, la cinéaste Marie Jaoul de Poncheville. Elle avait une sciatique, des douleurs dans le dos depuis une mauvaise chute de ski et prenait des antalgiques. Elle en avait pris une forte dose la veille, je m’en souviens car ce fut notre dernière conversation. Mais elle a dû mourir d’un arrêt cardiaque, d’une hydrocution ou d’un AVC et s’accrocher à la chaise qui était au bord de l’eau.»

En tombant, le poids de cette dernière aurait maintenu le corps déjà inerte de l’actrice dans la piscine… Des auditions de proches ont alors lieu pour tenter de comprendre à quoi avaient ressemblé les dernières heures et semaines de la défunte. L’un des gendarmes toulonnais, venu à Paris pour l’occasion, auditionne Marie Jaoul de Poncheville qui, la première, fait une déclaration spontanée sur ce que son amie Marie-France Pisier lui avait raconté à de multiples reprises : «Je voudrais vous dire quelque chose, dit-elle alors au gendarme. Je ne suis pas un témoin direct mais je sais que Victor Kouchner avait dit des choses à sa tante sur ce qu’il aurait subi de la part de son beau-père Olivier Duhamel. Marie-France Pisier était désespérée de cela.» Le gendarme explique alors qu’il ne peut rien faire de ces éléments et encourage la témoin à se rendre dans les locaux de la brigade des mineurs, quai de Gesvres, à Paris. «J’y suis allée le cœur battant», raconte-t-elle aujourd’hui. Sa déposition est donc enregistrée à ce stade. Qu’est-elle devenue ? Mystère. En parallèle, deux ordinateurs et un téléphone appartenant à l’actrice, saisis par les gendarmes pour leurs investigations, révèlent des échanges entre Marie-France Pisier et sa sœur Evelyne à propos d’un possible inceste commis par le fameux politologue et homme de réseaux Olivier Duhamel sur Victor, le fils d’Evelyne Pisier et de Bernard Kouchner. Des faits anciens, commis vraisemblablement quand l'adolescent avait 13 ou 14 ans, c’est-à-dire autour de 1988 ou 1989.

Le procureur de la République de Toulon, Daniel Mira, transmet alors au parquet de Paris les éléments concernant cette affaire dans l’affaire, et une enquête préliminaire est ouverte dans la capitale pour «agression sexuelle sur mineur» - pas question d’une enquête pour viol à ce stade. Curieusement, l’affaire n’est pas «signalée» au parquet général. Dans tous les parquets de France pourtant, les dossiers sensibles ou médiatiques, touchant au pouvoir ou à des personnalités connues, font l’objet d’un traitement spécial. Ils sont suivis comme le lait sur le feu non seulement par le procureur, mais aussi par le parquet général, et au-dessus par la direction des affaires criminelles et des grâces du ministère, qui informe le cabinet du ministre.

Mais si l’enquête ouverte à Toulon sur la mort de Marie-France Pisier était en effet «suivie» par la chancellerie, selon nos informations il n’en a rien été de l’enquête parisienne sur l’agression sexuelle contre Victor Kouchner: ce dernier dossier «n’était pas suivi au titre des affaires signalées au parquet général de Paris», confirme le parquet général de la cour d’appel de Paris. La brigade de protection des mineurs est en tout cas saisie, et les investigations vite bouclées: une seule audition est organisée, celle de la victime elle-même, et aucune autre. Le jeune Kouchner –il a désormais 36 ans –est entendu. Il relate aux policiers une partie de ce secret que le livre de Camille Kouchner a dévoilé au grand jour, mais se refuse à déposer plainte. Chercheur physicien, il a fait sa vie, a une famille et des enfants. Il tient à en rester là. A-t-il expliqué qu’il était –selon les affirmations de sa sœur jumelle –forcé de pratiquer des fellations, ce qui équivaut à des viols? Il semble plutôt que le beau-fils d’Olivier Duhamel aurait évoqué des attouchements –décrivant plutôt une «agression sexuelle». D’où le cadre juridique retenu. En tout cas, le parquet en reste là. Cette enquête préliminaire datant de 2011 tient, selon nos informations, en 4 ou 5 minces feuilles de papier: la saisine, l’audition de la victime, et un procès-verbal d’une demi-page d’«avis à parquet», signalant que la police a rendu compte de l’affaire au substitut chargé des Mineurs au parquet de Paris qui donne l’instruction de lui renvoyer le dossier.  Aucune autre victime potentielle n’est recherchée. Olivier Duhamel n’est pas non plus entendu par les enquêteurs. Les faits étant prescrits 10 ans après la majorité de la victime, donc en 2003, le procureur de la République de Paris classe sans suite en novembre 2011.

En tout cas, note un magistrat, le choix de l’incrimination de viol retenue comme qualification des faits plutôt que de celui d’agression sexuelle n’aurait pas eu de conséquence sur la prescription des faits, acquise en 2011. Quatre ou cinq jours avant ce classement, un nouveau procureur a pris ses fonctions à Paris: François Molins. Répondant au Point la semaine dernière, celui qui est aujourd’hui procureur général près la cour de cassation explique qu’à l’époque, cette affaire ne lui avait pas été «signalée». A Libération, son entourage explique qu’il n’en a effectivement aucun souvenir et décrypte: soit il avait été alerté sur le dossier mais a oublié depuis; soit l’affaire a été classée, probablement par le procureur adjoint, sans que que ce dernier ne prenne la peine d’attirer son attention sur l’affaire. En tout cas, il n’avait pas géré le dossier.

Alors que s’est-il passé pour qu’un inceste éventuellement commis par un homme de pouvoir tel Olivier Duhamel, ait fait l’objet d’un traitement à minima-une procédure ouverte pour agression sexuelle et non pas pour viol, sans que soient recherchées d’éventuelles autres victimes, sans signalement à la hiérarchie judiciaire, sans même que l’éventuel auteur des faits soit entendu, ce qui aurait été possible en audition libre? En 2011, le parquet de Paris traverse une période particulière puisqu’il est privé de chef pendant près de deux mois, entre le départ du procureur Jean-Claude Marin le 16 septembre et l’arrivée du nouveau titulaire du poste, François Molins, le 23 novembre. Une vacance du pouvoir qui, conjuguée à la prescription des faits et à l’absence de plainte, va plomber l’affaire? Peut-être, mais pas seulement. Les pratiques judicaires évoluent, la pression de la société aussi. Ainsi, au fil des ans passéx dans le fauteuil de procureur de Paris, François Molins, assure son entourage ,aurait progressivement cherché às ystématiser dans les enquêtes la recherche d’autres victimes potentielles, même dans un dossier prescrit. Il aurait également œuvré à ce que les victimes et les auteurs soient parfois mis en présence au cours de la procédure, afin d’aider à la «réparation».

Le Monde a par exemple indiqué qu’au cours d’une enquête visant le producteur Gérard Louvin et son mari, ce dernier étant soupçonné d’avoir abusé du neveu du premier, les deux suspects avaient été auditionnés en 2015, sans passer par la case garde-à-vue. Ce qui ne fut pas le cas d’Olivier Duhamel quatre avant...Et pourtant, l’affaire Louvin serait, elle aussi,  frappée de prescription. «Les procédures évoluent dans le temps et en fonction du contexte. On qualifie et requalifie les faits au gré des découvertes de l’enquête», avance également un magistrat. Ainsi, les faits évoqués par «Victor» devant les policiers en 2011 ne semblent pas aller aussi loin que ceux décrits en janvier 2021 par Camille Kouchner, la sœur de la victime. Les nouvelles investigations, lancées depuis que le secret n’en est plus un, sont en train de vérifier les faits et de et faire la part des choses. Entendu le 21 janvier dernier, quasiment dix ans après sa première audition, «Victor» aurait confirmé intégralement la narration faite par le livre. Et cette fois-ci, le parquet de Paris entend rechercher de nouvelles «victimes potentielles», a indiqué un communiqué du procureur de la République.

Laurent Léger

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